mardi 16 novembre 2010

A la lueur de la bougie de la mobylette ancestrale



Pour certains la quintessence mécanique et automobile c’est d’entendre le vrombissement d’une Mustang 68, les cliquetis mélodieux d’une Silver Ghost, ou le cuir qui soupire à l’arrière d’une Cray XT5.
Jean-Luc Stéphane a customisé une vieille 103 achetée à la sauvette dans un sous-sol sombre de Fleury.  Elle crachote comme on crapote et son pot tape les dos d’âne qu’il s’enfile à trente à l’heure. Elle a une selle biplace, mais Jean-Luc va toujours tout seul.


Au pied du palier de l’immeuble il la bichonne, la brique, la lustre et se dit qu’avec ses cent kilomètres d’autonomie il pourrait filer à Palaiseau et revenir.
Assis sur le même palier, Hector Louis lui fait remarquer :
« Y a des stations à essence sur le chemin. »
Là, Jean-Luc Stéphane se dit qu’il pourrait franchement aller plus loin.
Il s’est aussi acheté des fausses Ray-Ban à la sauvette dans une ruelle de Fleury et du gel au supermarché du coin. Il enfile un vieux casque fêlé et brise une branche des fausses Ray-Ban au passage. Il n’y a qu’Hector pour lui dire au revoir.
- Tu as tout ce qu’il te faut ?
- J’ai du savon et du dentifrice, dit Jean-Luc en soulevant son Eastpack noir comme l’ébène qu’il a acheté à la sauvette dans un cul-de-sac de Fleury.
Deux heures et soixante kilomètres plus tard comme s’il n’avait roulé que sur des dos d’âne, la nuit est tombée à croire qu’elle a trébuché subitement sur un caillou, entraînant le soleil dans les limbes d’un évanouissement complet. Sur la route il n’y a pas un réverbère qui fasse l’affaire et la 103 n’éclaire pas plus qu’une bougie par grand vent.
Jean-Luc Stéphane s’arrête sur le bas côté et pose la mobylette sur sa béquille. Elle tremble, flanche, elle tombe. Pas loin, il y a une niche avec la Vierge Marie dedans. Elle est plutôt jolie la Vierge Marie. Jean-Luc pense que c’est bien gentil d’avoir du savon et du dentifrice, mais il n’a pas de brosse à dents, pas de serviette et pas de prière pour Marie.
Un camion vient à passer, illumine la scène un instant. Un type qui n’a rien pour se sécher après sa toilette qui prie devant une niche à prières en retenant sa 103. Le routier a déjà disparu dans le virage.
Il commence à pleuvoir.
De la forêt voisine montent des bruits pour le moins insolites. Jean-Luc Stéphane est sûr d’avoir reconnu un ours. Il remonte en selle et appuie sur le kick : la mobylette démarre et fonce directement dans les bois. Jean-Luc se cramponne comme il peut à son guidon, tordant l’accélérateur et ne pouvant atteindre les freins. La machine s’emballe, avale le versant de la vallée, traverse une route. Un camion vient à passer, illumine la scène un instant. Un type qui vole au-dessus de sa mobylette, une statue de la Vierge Marie à la main et un ours qui lui fait la chasse derrière. Le routier a déjà disparu dans le virage. Il s’est promis d’arrêter de boire.
Alors qu’elle grimpe l’autre versant, en perdant de la vitesse, c’est la panne sèche. Jean-Luc est soulagé, mais pas au bout de ses peines. La mobylette part en marche arrière. Et il n’y a même pas d’ours pour la retenir.
Jean-Luc Stéphane est arrivé chez le garagiste une heure plus tard. C’était déjà fermé.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire