Pour certains la quintessence mécanique et automobile c’est d’entendre le vrombissement d’une Mustang 68, les cliquetis mélodieux d’une Silver Ghost, ou le cuir qui soupire à l’arrière d’une Cray XT5.
Jean-Luc Stéphane a customisé une vieille 103 achetée à la sauvette dans un sous-sol sombre de Fleury. Elle crachote comme on crapote et son pot tape les dos d’âne qu’il s’enfile à trente à l’heure. Elle a une selle biplace, mais Jean-Luc va toujours tout seul.
Au pied du palier de l’immeuble il la bichonne, la brique, la lustre et se dit qu’avec ses cent kilomètres d’autonomie il pourrait filer à Palaiseau et revenir.
Assis sur le même palier, Hector Louis lui fait remarquer :
« Y a des stations à essence sur le chemin. »
Là, Jean-Luc Stéphane se dit qu’il pourrait franchement aller plus loin.
Il s’est aussi acheté des fausses Ray-Ban à la sauvette dans une ruelle de Fleury et du gel au supermarché du coin. Il enfile un vieux casque fêlé et brise une branche des fausses Ray-Ban au passage. Il n’y a qu’Hector pour lui dire au revoir.
- Tu as tout ce qu’il te faut ?
- J’ai du savon et du dentifrice, dit Jean-Luc en soulevant son Eastpack noir comme l’ébène qu’il a acheté à la sauvette dans un cul-de-sac de Fleury.
Deux heures et soixante kilomètres plus tard comme s’il n’avait roulé que sur des dos d’âne, la nuit est tombée à croire qu’elle a trébuché subitement sur un caillou, entraînant le soleil dans les limbes d’un évanouissement complet. Sur la route il n’y a pas un réverbère qui fasse l’affaire et la 103 n’éclaire pas plus qu’une bougie par grand vent.
Jean-Luc Stéphane s’arrête sur le bas côté et pose la mobylette sur sa béquille. Elle tremble, flanche, elle tombe. Pas loin, il y a une niche avec la Vierge Marie dedans. Elle est plutôt jolie la Vierge Marie. Jean-Luc pense que c’est bien gentil d’avoir du savon et du dentifrice, mais il n’a pas de brosse à dents, pas de serviette et pas de prière pour Marie.
Un camion vient à passer, illumine la scène un instant. Un type qui n’a rien pour se sécher après sa toilette qui prie devant une niche à prières en retenant sa 103. Le routier a déjà disparu dans le virage.
Il commence à pleuvoir.
De la forêt voisine montent des bruits pour le moins insolites. Jean-Luc Stéphane est sûr d’avoir reconnu un ours. Il remonte en selle et appuie sur le kick : la mobylette démarre et fonce directement dans les bois. Jean-Luc se cramponne comme il peut à son guidon, tordant l’accélérateur et ne pouvant atteindre les freins. La machine s’emballe, avale le versant de la vallée, traverse une route. Un camion vient à passer, illumine la scène un instant. Un type qui vole au-dessus de sa mobylette, une statue de la Vierge Marie à la main et un ours qui lui fait la chasse derrière. Le routier a déjà disparu dans le virage. Il s’est promis d’arrêter de boire.
Alors qu’elle grimpe l’autre versant, en perdant de la vitesse, c’est la panne sèche. Jean-Luc est soulagé, mais pas au bout de ses peines. La mobylette part en marche arrière. Et il n’y a même pas d’ours pour la retenir.
Jean-Luc Stéphane est arrivé chez le garagiste une heure plus tard. C’était déjà fermé.

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