Le Cirque du Paradis s’est installé sur la petite place de la ville, ou, à vrai dire, sur le parking du Simply Market. Juste derrière, un semblant de petit canal arrose un semblant de petit parc où généralement se rajoutent les unes aux autres des caravanes de manouches. Pour l’occasion se sont les cages des animaux, et quand ils ne sont pas en cage, des lamas accrochés aux réverbères.
Il ne fait pas bon se promener là, il y a toujours des courants d’air, comme si un filet de vent échappé des nuages s’amusait à flirter en rase-motte sur le petit canal, sifflant sur les bouteilles de Kro abandonnées par des vagabonds délétères, en faisant grincer la roue folle, la seule non immergée d’un chariot en déliquescence, victime d’une chute fatale vers la rouille assurée.
Eddy Larisson trouve que le chapiteau a l’air petit, même s’il mange la moitié du parking c’est un parking de Simply Market, on n’est pas dans un centre commercial qui aurait avalé toute une friche entre ciel et rien. Le Cirque ne monte pas plus haut que les réverbères qu’il croise et Eddy Larisson se met à penser que ça doit compliquer la vie des trapézistes.
« La vie est plus facile quand on voltige à dix mètres que lorsqu’on voltige à trois : à dix mètres il y a plus de place pour un filet. »
Les filles sont toujours belles, les garçons toujours très forts. Ils roulent dans les airs comme Gary roule les « r » dans ses élucubrations nocturnes. Ils ont les corps qui bandent à l’élasticité des rythmes de métronome échappés des trapèzes. Ils attendent le premier passe-simple casse-cou, le bras tendu du catcher simulant dans l’espace oscillant un port où s’échouer fermement, juste après avoir volé suspendu aux souffles retenus des spectateurs.
Eddy se souvient que dans Trapèze de Carol Reed, les deux héros se disputent la trapéziste. Puis ses idées s’embrouillent.
Se faisant il est déjà à longer le canal, les lumières de la rampe et les feux du Simply Market dans le dos. Il pourrait presque caresser les lamas, mais le souffle lourd d’un ours fatigué derrière le chrome de ses barreaux lui rappelle qu’il fait froid, que la roue du chariot grince, et que dans ce coin, le vent semble perdu à jamais et s’amuse à chanter des mélopées qui fatiguent, qui font rêver de couettes ou de peaux de bêtes.
Eddy accélère le pas, son sac de courses lui tape dans le mollet. Il passe le petit pont, longe le hall des sports où des karatekas en herbe s’excitent à répéter des figures équilibristes déséquilibrées.
« L’amour c’est plus facile, quand on le vit en l’air… », pense-t-il et crayonne-t-il quelque part dans son esprit, sûr qu’il l’oubliera bientôt comme toutes ces chansons qu’il commence à écrire et qu’il ne met jamais en musique. Si au moins il avait appris le solfège, ou posé sa main sur un autre instrument que la flûte à bec du collège !
« L’amour c’est plus facile, quand on le vit en l’air. Y a pas vraiment de raisons d’avoir les pieds sur terre. »
Les trapézistes sont des anges en collant, en paillettes et en strass qui volent de courts instants. Ils oscillent, se déboitent, s’envolent entre deux fluctuations, se rattrapent à l’arrache pour faire peur aux plus grands comme aux enfants.
A l’arrache mais en grâce aux grès des balanciers qui balancent à l’audace des cadences dissimulées.


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