mardi 18 janvier 2011

R.A.S. (Rien à soutirer)




Là où dorment les ours dans le bourdonnement des abeilles, les armées de fleurs jaunes ont déclaré la guerre aux violettes. Et quand le pollen a fini de se répandre sur les champs de bataille, où courent égarés des fourmis délétères et des éphémères périmés, un coquelicot perce. Puis un autre.

Dans la lumière du jour, comme dans celle de la nuit, bruisse l’ombre des métamorphoses et des remplaçants du moment. 

Dans les dédales de trois ruelles biscornues du village, passent les pas.

Et comme Jean-Luc Stéphane en est toujours là de son voyage, et qu’il n’a rien de passionnant à raconter, sa Vierge sous le bras et sa mobylette en rade à l’autre main, il passe. Il n’y a plus une pile qui marche dans le monde, et même pour se couper du silence son I-pod ne lui sert plus à rien.

Et comme il ne sait pas où il va, et comme il n’a jamais su, et comme cette putain de terre est ronde, il y va.

jeudi 2 décembre 2010

Retour au pays des coiffures imaginaires



Jules Guille a toujours voulu devenir coiffeur. C’est comme ça et pas autrement. Il a vite eu des poupées parce que les Playmobil n’étaient pas coiffables, quant aux Lego, avec cette petite coupe ampoule à clipser, ils étaient carrément imbuvables.

Vers six ans, armé de ses poupées toutes alignées dans des petits transats au milieu de la baignoire, il est allé décapsuler des bouteilles de bière en guise de shampooings. Des bières blondes pour les blondes. Des bières brunes pour les brunes. Des bières rousses pour les rousses. Ces parents n’y ont rien compris. Déjà qu’il préférait jouer à la poupée, voilà qu’en plus il tournait alcoolique.

Alors quand ce gamin est arrivé dans son salon de coiffure avec un ours en peluche, Jules s’est contenté de sourire. Le gamin lui a tendu Albert, une sorte de Paddington qui louche en tricot de corps :

- Il aurait besoin de se coiffer comme Cristiano Ronaldo. On peut payer en bonbons ?

Il en avait plein les mains.

- On peut payer en bonbons, a répondu Jules Guille.

mardi 23 novembre 2010

La Danse Classique des Trapézistes Enamourés



Le Cirque du Paradis s’est installé sur la petite place de la ville, ou, à vrai dire, sur le parking du Simply Market. Juste derrière, un semblant de petit canal arrose un semblant de petit parc où généralement se rajoutent les unes aux autres des caravanes de manouches. Pour l’occasion se sont les cages des animaux, et quand ils ne sont pas en cage, des lamas accrochés aux réverbères.
Il ne fait pas bon se promener là, il y a toujours des courants d’air, comme si un filet de vent échappé des nuages s’amusait à flirter en rase-motte sur le petit canal, sifflant sur les bouteilles de Kro abandonnées par des vagabonds délétères, en faisant grincer la roue folle, la seule non immergée d’un chariot en déliquescence, victime d’une chute fatale vers la rouille assurée.
Eddy Larisson trouve que le chapiteau a l’air petit, même s’il mange la moitié du parking c’est un parking de Simply Market, on n’est pas dans un centre commercial qui aurait avalé toute une friche entre ciel et rien. Le Cirque ne monte pas plus haut que les réverbères qu’il croise et Eddy Larisson se met à penser que ça doit compliquer la vie des trapézistes.
« La vie est plus facile quand on voltige à dix mètres que lorsqu’on voltige à trois : à dix mètres il y a plus de place pour un filet. »
Les filles sont toujours belles, les garçons toujours très forts. Ils roulent dans les airs comme Gary roule les « r » dans ses élucubrations nocturnes. Ils ont les corps qui bandent à l’élasticité des rythmes de métronome échappés des trapèzes. Ils attendent le premier passe-simple casse-cou, le bras tendu du catcher simulant dans l’espace oscillant un port où s’échouer fermement, juste après avoir volé suspendu aux souffles retenus des spectateurs.
Eddy se souvient que dans Trapèze de Carol Reed, les deux héros se disputent la trapéziste. Puis ses idées s’embrouillent.
Se faisant il est déjà à longer le canal, les lumières de la rampe et les feux du Simply Market dans le dos. Il pourrait presque caresser les lamas, mais le souffle lourd d’un ours fatigué derrière le chrome de ses barreaux lui rappelle qu’il fait froid, que la roue du chariot grince, et que dans ce coin, le vent semble perdu à jamais et s’amuse à chanter des mélopées qui fatiguent, qui font rêver de couettes ou de peaux de bêtes.
Eddy accélère le pas, son sac de courses lui tape dans le mollet. Il passe le petit pont, longe le hall des sports où des karatekas en herbe s’excitent à répéter des figures équilibristes déséquilibrées.
« L’amour c’est plus facile, quand on le vit en l’air… », pense-t-il et crayonne-t-il quelque part dans son esprit, sûr qu’il l’oubliera bientôt comme toutes ces chansons qu’il commence à écrire et qu’il ne met jamais en musique. Si au moins il avait appris le solfège, ou posé sa main sur un autre instrument que la flûte à bec du collège !
« L’amour c’est plus facile, quand on le vit en l’air. Y a pas vraiment de raisons d’avoir les pieds sur terre. »
Les trapézistes sont des anges en collant, en paillettes et en strass qui volent de courts instants. Ils oscillent, se déboitent, s’envolent entre deux fluctuations, se rattrapent à l’arrache pour faire peur aux plus grands comme aux enfants.
A l’arrache mais en grâce aux grès des balanciers qui balancent à l’audace des cadences dissimulées.

mardi 16 novembre 2010

A la lueur de la bougie de la mobylette ancestrale



Pour certains la quintessence mécanique et automobile c’est d’entendre le vrombissement d’une Mustang 68, les cliquetis mélodieux d’une Silver Ghost, ou le cuir qui soupire à l’arrière d’une Cray XT5.
Jean-Luc Stéphane a customisé une vieille 103 achetée à la sauvette dans un sous-sol sombre de Fleury.  Elle crachote comme on crapote et son pot tape les dos d’âne qu’il s’enfile à trente à l’heure. Elle a une selle biplace, mais Jean-Luc va toujours tout seul.


Au pied du palier de l’immeuble il la bichonne, la brique, la lustre et se dit qu’avec ses cent kilomètres d’autonomie il pourrait filer à Palaiseau et revenir.
Assis sur le même palier, Hector Louis lui fait remarquer :
« Y a des stations à essence sur le chemin. »
Là, Jean-Luc Stéphane se dit qu’il pourrait franchement aller plus loin.
Il s’est aussi acheté des fausses Ray-Ban à la sauvette dans une ruelle de Fleury et du gel au supermarché du coin. Il enfile un vieux casque fêlé et brise une branche des fausses Ray-Ban au passage. Il n’y a qu’Hector pour lui dire au revoir.
- Tu as tout ce qu’il te faut ?
- J’ai du savon et du dentifrice, dit Jean-Luc en soulevant son Eastpack noir comme l’ébène qu’il a acheté à la sauvette dans un cul-de-sac de Fleury.
Deux heures et soixante kilomètres plus tard comme s’il n’avait roulé que sur des dos d’âne, la nuit est tombée à croire qu’elle a trébuché subitement sur un caillou, entraînant le soleil dans les limbes d’un évanouissement complet. Sur la route il n’y a pas un réverbère qui fasse l’affaire et la 103 n’éclaire pas plus qu’une bougie par grand vent.
Jean-Luc Stéphane s’arrête sur le bas côté et pose la mobylette sur sa béquille. Elle tremble, flanche, elle tombe. Pas loin, il y a une niche avec la Vierge Marie dedans. Elle est plutôt jolie la Vierge Marie. Jean-Luc pense que c’est bien gentil d’avoir du savon et du dentifrice, mais il n’a pas de brosse à dents, pas de serviette et pas de prière pour Marie.
Un camion vient à passer, illumine la scène un instant. Un type qui n’a rien pour se sécher après sa toilette qui prie devant une niche à prières en retenant sa 103. Le routier a déjà disparu dans le virage.
Il commence à pleuvoir.
De la forêt voisine montent des bruits pour le moins insolites. Jean-Luc Stéphane est sûr d’avoir reconnu un ours. Il remonte en selle et appuie sur le kick : la mobylette démarre et fonce directement dans les bois. Jean-Luc se cramponne comme il peut à son guidon, tordant l’accélérateur et ne pouvant atteindre les freins. La machine s’emballe, avale le versant de la vallée, traverse une route. Un camion vient à passer, illumine la scène un instant. Un type qui vole au-dessus de sa mobylette, une statue de la Vierge Marie à la main et un ours qui lui fait la chasse derrière. Le routier a déjà disparu dans le virage. Il s’est promis d’arrêter de boire.
Alors qu’elle grimpe l’autre versant, en perdant de la vitesse, c’est la panne sèche. Jean-Luc est soulagé, mais pas au bout de ses peines. La mobylette part en marche arrière. Et il n’y a même pas d’ours pour la retenir.
Jean-Luc Stéphane est arrivé chez le garagiste une heure plus tard. C’était déjà fermé.